Les banques gagnent-elles la bataille de l’assurance ?
Les banques gagnent-elles la bataille de l’assurance ?
Tout porte à le croire. La bancassurance, modèle alliant la force de distribution des réseaux bancaires à la maîtrise technique des produits d’assurance, poursuit une progression remarquable en France et dans le monde. En 2024, le marché mondial de la bancassurance représentait entre 1 500 et 1 600 milliards de dollars de primes collectées selon les estimations des cabinets d’analyse, avec une trajectoire de croissance soutenue projetée à horizon 2030-2033. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Les bancassureurs élargissent désormais leur emprise bien au-delà de l’assurance vie, leur pré carré historique, pour s’attaquer à l’assurance dommages, à la santé, à la prévoyance et, plus récemment, aux marchés des professionnels et des entreprises. Tour d’horizon d’une révolution silencieuse qui redistribue les cartes du secteur assurantiel.
Un modèle en pleine expansion mondiale
Les chiffres témoignent d’une dynamique structurelle puissante. Selon le cabinet IMARC, le marché mondial de la bancassurance atteignait 1 506,71 milliards de dollars en 2024, avec une projection à 2 439,50 milliards d’ici 2033, soit un taux de croissance annuel moyen de l’ordre de 5,5 %. D’autres analyses convergent vers des ordres de grandeur similaires : ResearchAndMarkets évalue le marché à 1,6 trillion de dollars en 2024, avec un objectif de 2,2 trillions à l’horizon 2030 à un rythme de 4,6 % par an. Quant à MarketResearchFuture, il table sur une valeur de près de 1 912 milliards de dollars en 2035 avec un CAGR de 5,5 % entre 2025 et 2035.
Ces projections reflètent plusieurs tendances de fond. D’abord, l’intégration croissante des technologies numériques, qui décuple la capacité des réseaux bancaires à distribuer des produits d’assurance à moindre coût. Ensuite, l’expansion des réseaux bancaires dans les marchés émergents, qui ouvre des bassins de clientèle nouveaux aux assureurs. Enfin, la montée de la demande en produits de protection et d’épargne, portée par la prise de conscience des risques liés à la santé, aux catastrophes naturelles et à l’instabilité économique.
Sur le plan géographique, l’Asie-Pacifique domine le marché mondial avec plus de 45,9 % des souscriptions réalisées en 2024. La Chine seule a enregistré une hausse de 14,4 % de ses primes de bancassurance en 2023, et la dynamique se poursuit en 2024 grâce à un assouplissement réglementaire favorable. L’Inde, pour sa part, voit la bancassurance représenter 17,44 % des primes vie et près de 6 % des primes non-vie. Mais c’est l’Europe qui constitue le berceau historique du modèle, avec des niveaux de maturité particulièrement élevés en France, Italie, Espagne et Portugal.
La France, championne européenne de la bancassurance
En France, la bancassurance ne représente pas seulement un canal de distribution parmi d’autres : c’est le premier canal d’assurance vie du pays, et l’une des positions les plus avancées du monde. Depuis dix ans, le premier assureur français est un bancassureur, et ce fait s’est encore renforcé en 2024. Crédit Agricole Assurances a clôturé l’exercice avec un chiffre d’affaires France de 36,6 milliards d’euros, en hausse de 13,1 % par rapport à 2023. Parmi les cinq premiers groupes d’assurance du classement annuel de L’Argus de l’assurance en 2024, quatre sont des filiales bancaires : Crédit Agricole Assurances en tête, suivis de CNP Assurances, BNP Paribas Cardif et BPCE Assurances.
Les chiffres de parts de marché illustrent cette domination. Les bancassureurs contrôlent aujourd’hui plus de 60 % de l’encours en assurance vie épargne. Ils ont franchi le seuil des 20 % de part de marché en assurance dommages, et dépassent les 35 % en prévoyance individuelle. Cette percée en non-vie est particulièrement significative, car elle représentait jusqu’à récemment un terrain moins familier pour les réseaux bancaires. En Europe, l’Espagne illustre un cas encore plus avancé : la bancassurance y représente 38 % des primes totales de marché, 47 % du bénéfice net et près de 48 % des actifs du secteur en 2023. L’Italie offre une trajectoire similaire, avec une part de marché des bancassureurs passée de 8 % en 1992 à 41 % en 2023.
En Europe dans son ensemble, le marché de la bancassurance était évalué à 555,43 milliards d’euros en 2024, avec une projection à 660,05 milliards d’euros d’ici 2029, selon Mordor Intelligence, à un rythme de croissance annuel de 3,51 %. La France y occupe une place de premier rang, portée par un cadre législatif favorable dont la loi Hamon de 2014, qui a facilité la mobilité des assurés et par la profondeur du maillage territorial des réseaux bancaires.
De l’assurance vie aux marchés professionnels : une ambition sans limite
Si l’assurance vie a constitué le point d’entrée naturel de la bancassurance, la dynamique actuelle est tout autre : les banques affirment aujourd’hui leurs ambitions sur des marchés historiquement dominés par les assureurs traditionnels et les courtiers. L’assurance dommages des particuliers automobile et multirisque habitation a d’abord constitué le deuxième front d’expansion. Désormais, ce sont les marchés des professionnels, des TPE-PME et des entreprises qui sont dans le viseur.
Chez Crédit Mutuel-CIC, par exemple, le développement de l’assurance des professionnels et des entreprises est inscrit comme l’un des axes du plan stratégique 2024-2027. Les chargés d’affaires sont formés à la gestion d’environnements de risques modérés, tandis que les dossiers complexes sont orientés vers des experts internes. Le discours est assumé : les réseaux bancaires, déjà très présents auprès des professionnels et des entreprises, y voient un potentiel naturel d’extension de l’offre d’assurance.
Cette progression se construit sur des fondations solides. La complémentarité entre l’acte de crédit et l’acte assurantiel est structurelle : lorsqu’une banque finance l’achat d’un local professionnel, d’un véhicule d’entreprise ou d’une ligne de production, il est logique de proposer la couverture associée. Depuis les années 1980, la décision d’aller sur l’assurance dommages était déjà dans la feuille de route du Crédit Agricole, comme le rappelle Nicolas Denis, directeur général de Crédit Agricole Assurances. Près de quarante ans plus tard, cette vision stratégique s’est pleinement matérialisée, et elle continue de s’élargir.
CNP Assurances illustre une autre trajectoire : depuis son rapprochement avec La Banque Postale, le groupe est devenu, selon ses propres termes, un bancassureur complet, intégré et puissant. Il conserve cependant un modèle multipartenarial et international, ce qui lui confère une souplesse d’adaptation supérieure à celle des acteurs purement captifs. BNP Paribas Cardif, de son côté, a enregistré une croissance notable en 2024, lui permettant de gagner trois places dans le classement général des assureurs français, atteignant la quatrième position. BPCE Assurances a réalisé une progression similaire, grimpant de la même manière au cinquième rang.
Le numérique et l’intelligence artificielle comme accélérateurs
La transformation digitale constitue l’un des leviers les plus puissants de l’expansion bancassurance. Les plateformes bancaires mobiles offrent désormais des points de contact permanents avec les clients, permettant des propositions d’assurance contextualisées et personnalisées à un coût de distribution marginal. Les banques disposent en outre d’un actif considérable : la data client. Transactions, comportements d’achat, projets de vie, profils de risque — toutes ces informations, collectées dans le cadre de la relation bancaire, permettent d’identifier le bon produit d’assurance, pour le bon client, au bon moment.
L’intelligence artificielle amplifie cette capacité. Selon une enquête relayée par SK Consulting, 83 % des acteurs du secteur de l’assurance estiment que l’IA va profondément changer les processus internes et la relation client. Dans la bancassurance, cette transformation est particulièrement visible : les algorithmes d’analyse prédictive permettent de détecter des opportunités de vente croisée, de personnaliser les recommandations d’assurance en temps réel et d’automatiser la gestion des sinistres simples. Les chatbots et assistants virtuels prennent en charge une part croissante des interactions de premier niveau, libérant les conseillers humains pour des tâches à plus forte valeur ajoutée.
La startup française Zelros illustre ce potentiel : sa solution d’IA analyse les données clients pour identifier des opportunités de vente croisée et de montée en gamme, aidant les assureurs à augmenter leurs ventes tout en renforçant la fidélisation. Dans le secteur bancaire, 76 % des cadres reconnaissent qu’une large majorité des acteurs devra recourir à l’IA pour interagir avec leurs clients dans les trois prochaines années. Cette convergence entre banque et assurance est donc aussi une convergence de transformation numérique, dans laquelle les acteurs les mieux dotés en données et en technologies prendront une avance décisive.
La digitalisation des parcours clients est également un terrain de jeu stratégique. Les banques investissent massivement dans la simplification des processus de souscription en ligne, dans la dématérialisation des contrats et dans l’automatisation des remboursements. Ces innovations réduisent les frictions qui freinaient autrefois l’acte d’achat d’assurance auprès d’un réseau bancaire, et renforcent la satisfaction client. Selon les analystes de Xerfi, l’IA est perçue par la majorité des acteurs du secteur comme un moteur de changement significatif, aussi bien en front-office, relation client, conseil, vente qu’en back-office souscription, gestion des sinistres, conformité.
Les défis de la bancassurance : entre limites structurelles et nouvelles concurrences
Le tableau serait incomplet sans mentionner les obstacles et les tensions qui traversent ce modèle en expansion. La bancassurance présente des limites structurelles que ses promoteurs reconnaissent eux-mêmes. Le conseiller bancaire n’est pas, par formation initiale, un expert en assurance. Sur des produits simples, assurance auto, multirisque habitation, garanties décès-invalidité liées à un crédit, la montée en compétence a pu être réalisée. Mais sur des risques complexes, notamment en assurance des entreprises, la profondeur d’expertise reste inférieure à celle d’un courtier spécialisé. C’est d’ailleurs pourquoi les bancassureurs misent sur des dispositifs de relais experts en interne, pour traiter les dossiers que le chargé d’affaires généraliste ne peut gérer seul.
Un deuxième défi concerne le risque de conflit d’intérêts inhérent au modèle intégré. Le fait qu’un conseiller bancaire soit à la fois porteur de la relation financière et vendeur d’assurance peut susciter des tensions sur le plan de la transparence et du conseil objectif. La réglementation européenne — notamment la directive sur la distribution d’assurances (DDA) entrée en vigueur en 2018 a renforcé les obligations d’information et de conseil, ce qui a contraint les réseaux à revoir leurs pratiques et leur formation. C’est un domaine où la compétence et la posture professionnelle des conseillers sont déterminantes.
Sur le plan concurrentiel, les bancassureurs font face à des pressions croissantes venant de plusieurs directions. Les courtiers en ligne et les insurtechs proposent des parcours de souscription entièrement digitaux, souvent plus rapides et moins coûteux. Des acteurs comme Luko, Alan ou Easyblue ont su capter des segments de clientèle jeunes et digitaux en proposant une expérience utilisateur radicalement simplifiée. Par ailleurs, la consolidation du marché du courtage avec l’arrivée de grands groupes étrangers et de plateformes multispécialistes renforce la capacité des intermédiaires traditionnels à proposer une expertise que les réseaux bancaires peinent encore à atteindre sur certains risques complexes.
Enfin, la réglementation et la protection des données constituent une contrainte opérationnelle permanente. L’exploitation des données bancaires à des fins d’assurance est encadrée strictement par le RGPD et les règles de cloisonnement des activités bancaires et assurantielles. Les acteurs doivent naviguer dans un cadre de conformité exigeant, ce qui freine parfois la pleine exploitation de la donnée client comme levier commercial.
La bancassurance face aux enjeux de formation et de compétences
Derrière la performance des chiffres se joue une bataille des compétences. La capacité des bancassureurs à maintenir leur expansion dépend directement de la montée en compétence de leurs conseillers. Former des professionnels de la banque à comprendre, conseiller et vendre des produits d’assurance complexes qu’il s’agisse de prévoyance individuelle, de santé collective, d’assurance de biens professionnels ou de couverture des risques d’entreprise représente un investissement pédagogique considérable.
Les réseaux bancaires ont développé des dispositifs de formation continus, souvent intégrés dans des plans stratégiques pluriannuels. La formation aux produits non-vie et aux risques professionnels fait désormais partie des axes prioritaires de développement des compétences, dans des groupes comme Crédit Mutuel-CIC, Crédit Agricole ou Société Générale Assurances. Cette dernière a d’ailleurs vu ses primes en protection tripler sur les douze dernières années, illustrant la montée en puissance progressive des conseillers sur des gammes initialement étrangères à leur cœur de métier.
La relation client dans ce contexte hybride exige également de nouvelles postures professionnelles. Le conseiller bancassurance doit être capable d’aborder des sujets sensibles, la mort, la maladie, l’invalidité, les sinistres avec pédagogie et empathie, tout en respectant le cadre réglementaire. La dimension humaine reste centrale, y compris à l’ère de l’intelligence artificielle. Comme le souligne Covéa dans sa réflexion sur l’IA, celle-ci ne remplace pas l’empathie et la connaissance du terrain des collaborateurs elle les augmente. C’est dans cet équilibre entre technologie et humanité que se joue la différenciation des meilleurs acteurs de la bancassurance.
Perspectives : vers une bancassurance toujours plus intégrée
À horizon 2030, les grandes tendances structurelles du marché plaident pour une poursuite de l’expansion de la bancassurance. La croissance mondiale de la demande en produits de protection, d’épargne et de santé, combinée à la puissance des réseaux de distribution bancaires et à l’accélération de la transformation numérique, crée un environnement porteur pour ce modèle. La convergence des services financiers où banque, assurance, épargne et crédit tendent à s’intégrer dans une offre globale et seamless favorise les acteurs disposant de la surface relationnelle et de la capacité technologique pour orchestrer cette complexité.
Le modèle de l’assurance embarquée où la couverture est intégrée directement dans des produits bancaires comme les prêts, les cartes de crédit ou les comptes courants représente l’un des axes d’innovation les plus prometteurs. Cette approche, en rendant l’assurance quasi-invisible pour le client, maximise le taux de souscription tout en réduisant le coût de distribution. Elle est particulièrement adaptée aux jeunes générations, moins familières avec les démarches assurantielles traditionnelles.
Sur les marchés émergents, la bancassurance joue également un rôle clé dans la promotion de l’inclusion financière. En Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine, les réseaux bancaires — notamment via le mobile banking constituent souvent le seul point d’accès à des produits d’assurance pour des populations jusqu’alors exclues du marché assurantiel. Cette dimension sociale renforce le soutien des régulateurs à ce modèle, qui bénéficie d’une approbation institutionnelle croissante dans de nombreux pays.
En France et en Europe, les prochaines batailles se joueront sur les marchés des professionnels et des entreprises, où les bancassureurs restent en retrait par rapport aux courtiers spécialisés. Les plans stratégiques annoncés par les principaux acteurs suggèrent une montée en puissance progressive et méthodique, appuyée sur la formation des équipes, le recrutement d’experts et le développement de solutions numériques adaptées aux besoins spécifiques de ces clientèles. La bancassurance n’a pas fini d’élargir son territoire.
Sources
L’appétit sans limites de la bancassurance, L’Argus de l’assurance, Mars 2025
https://www.argusdelassurance.com/les-assureurs/l-appetit-sans-limites-de-la-bancassurance.235001
La Bancassurance : Un Modèle Hybride au Cœur de la Distribution des Services Financiers, CIB Formation, Mars 2025
Le secteur de la bancassurance dans le monde : Vers une forte progression et des comportements régionaux différenciés , 221 Assurances , Mai 2025
Bancassurance Market Growth and Strategic Analysis, 2025-2030 , Globe Newswire / ResearchAndMarkets , Février 2025
Bancassurance Market Size, Share and Growth Report 2035 , Market Research Future , Octobre 2025
https://www.marketresearchfuture.com/reports/bancassurance-market-23854
Analyse de la taille et des parts du marché européen de la bancassurance , Mordor Intelligence , 2024
https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/bancassurance-in-europe
Intelligence artificielle et relation client dans la Banque Assurance , SK Consulting , Juillet 2024
https://sk-consulting.fr/intelligence-artificielle-et-relation-client-dans-la-banque-assurance/
Le potentiel considérable de la bancassurance , Revue Banque , Juin 2023
L’ACPR publie son rapport statistique annuel : Les chiffres du marché français de la banque et de l’assurance en 2024 , ACPR Banque de France , 2025



