Finance durable : les assureurs face au greenwashing ?

Finance durable et green washing

Finance durable et greenwashing : les assureurs évoluent désormais sous le regard resserré du superviseur. La pression réglementaire s’intensifie à la fois sur la résilience de leurs placements face au risque climatique et sur la sincérité de leurs promesses environnementales. Deux dynamiques convergent en ce début 2026 : d’un côté, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, l’ACPR, a mesuré pour la première fois l’impact à court terme d’un choc climatique sur la solvabilité des assureurs ; de l’autre, la révision du cadre européen sur la finance durable et les alertes répétées des ONG placent le secteur devant ses responsabilités en matière de lutte contre le greenwashing.

Pour un secteur qui gère plusieurs milliers de milliards d’euros d’épargne, l’enjeu est double. Il s’agit à la fois de protéger les bilans contre un risque devenu structurel et de restaurer la confiance d’épargnants de plus en plus attentifs à la destination réelle de leur argent. Gouvernance, conformité et devoir de conseil se trouvent au cœur de cette transformation, ce qui en fait un sujet de premier plan pour la formation continue des réseaux.

Le second stress test climatique de l’ACPR sous le regard du superviseur

Le second stress test climatique de l’ACPR marque une étape dans la supervision de la finance durable. Premier exercice entièrement dédié aux organismes d’assurance, il a mobilisé 15 groupes, soit 22 entités distinctes, représentant environ 90 % du bilan total des assureurs français, contre 75 % lors de l’exercice pilote de 2020. Sa principale nouveauté est d’introduire, à côté des horizons de long terme fixés à 2050, un scénario de court terme inédit à l’horizon 2027, conçu pour mesurer l’impact d’un choc climatique sur la solvabilité des organismes à cinq ans, en bilan statique.

Le scénario retenu est volontairement sévère. Il combine une récurrence d’épisodes de sécheresse sévère en 2023 et 2024, comparables à la sécheresse historique de 2022, suivis d’une tempête localisée provoquant de fortes inondations et, en 2025, un événement exceptionnel tel que la rupture d’un barrage. Cette accumulation déclenche un ajustement brutal des marchés financiers, anticipant une accélération réglementaire de la transition. Fait notable, l’ACPR insiste sur un point : à court terme, les assureurs sont davantage fragilisés par le choc financier, qui touche l’ensemble de leurs actifs, que par la hausse du coût des sinistres climatiques eux-mêmes.

Une baisse des placements de 13 % et une solvabilité sous tension

Le résultat chiffré est éloquent. Le choc financier entraîne une baisse globale de la valeur économique des placements des assureurs de 13 % en 2025 par rapport au scénario de référence, un impact qui reste stable en 2026 et 2027. Toutes les classes d’actifs sont affectées, mais de façon très inégale : les actions perdent 27 % de leur valeur et l’immobilier 32 %, ces deux catégories étant de loin les plus exposées. Parmi les actions, les secteurs de l’industrie, des services aux collectivités et des matériaux de base sont les plus touchés, tandis que les valeurs financières résistent mieux, avec une baisse limitée à environ 7 %.

Cette dépréciation des actifs se répercute sur la solidité financière des organismes. Le bilan du scénario adverse recule de l’ordre de 10 % en 2025 et jusqu’à 12 % en 2027 par rapport au scénario standard. L’exercice met ainsi en évidence une exposition significative des assureurs, avec des conséquences potentielles pour les assurés eux-mêmes, sous la forme de hausses tarifaires dans certaines zones et d’un risque d’inassurabilité. L’ACPR précise toutefois que cet exercice s’inscrit dans une logique d’accompagnement et n’aura pas de conséquence directe sur les exigences de fonds propres des participants. Elle salue les progrès accomplis depuis la première édition et encourage les assureurs à intégrer plus rapidement le risque climatique dans leur stratégie, leur gouvernance et leurs modèles internes.

Aux horizons plus lointains, la logique de l’exercice change. Les scénarios de long terme, projetés jusqu’en 2050, reposent sur une hypothèse de bilan dynamique : les assureurs sont supposés pouvoir adapter progressivement leur activité et leur allocation pour atténuer les effets du changement climatique. L’objectif n’est alors plus tant de mesurer un impact brut sur la solvabilité que d’observer les stratégies de transition mises en œuvre. Cette distinction est essentielle pour interpréter les résultats : le scénario de court terme teste la résistance à un choc brutal et non anticipé, tandis que les scénarios de long terme évaluent la capacité d’adaptation du modèle d’affaires. Dans les deux cas, l’exercice confirme que le risque climatique n’est plus une hypothèse lointaine mais une variable financière à intégrer dès aujourd’hui dans la gestion des placements.

La révision du règlement SFDR pour clarifier la finance durable

En parallèle de la supervision prudentielle, le cadre de transparence de la finance durable est en pleine refonte. Le règlement SFDR, entré en application en mars 2021, impose aux sociétés de gestion, aux banques et aux assureurs de communiquer de façon harmonisée sur la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leurs produits. Conçu comme un régime de transparence, il a en pratique été détourné en système de classification des produits, autour des fameuses catégories articles 8 et 9, ce qui a nourri des interprétations divergentes, une fragmentation du marché et des soupçons de greenwashing.

Face à ces constats, la Commission européenne a publié le 20 novembre 2025 une proposition de révision du règlement, dans le cadre de son programme de simplification. La consultation associée s’est achevée au printemps 2026. Le projet introduit un système formel de catégorisation des produits fondé sur des critères minimaux, simplifie les obligations de publication et supprime notamment les informations au niveau des entités. Surtout, il réserve l’emploi de termes liés à la durabilité dans les noms et les documents commerciaux aux seuls produits catégorisés, une étape présentée comme décisive pour lutter contre le greenwashing. Les produits ainsi étiquetés devraient consacrer une part élevée de leur portefeuille, de l’ordre de 70 %, à la stratégie de durabilité choisie et exclure les activités les plus nocives. Les négociations entre le Parlement et le Conseil se poursuivent, pour une entrée en application attendue autour de 2028.

Le greenwashing des assureurs-vie pointé par les ONG

Le débat sur le greenwashing a pris une tournure concrète avec la publication, le 5 février 2026, d’un rapport de l’ONG Reclaim Finance consacré à l’assurance-vie. L’organisation a analysé le catalogue de 27 assureurs-vie français, totalisant environ 7 500 fonds en unités de compte. Sa conclusion est sévère : près des deux tiers, soit 62 %, des supports analysés contiennent au moins une entreprise développant de nouveaux projets de pétrole, de gaz ou de charbon, un niveau comparable à celui de 2024. Le groupe TotalEnergies figurerait ainsi dans une unité de compte sur cinq.

Le cœur de la critique porte sur les produits présentés comme vertueux. Sur plus de 1 300 unités de compte dont le nom fait explicitement référence à la durabilité, près de la moitié, soit 47 %, seraient investies dans au moins un développeur d’énergies fossiles, exposant les épargnants à un risque de greenwashing. L’ONG souligne aussi que les engagements climatiques des assureurs portent souvent sur le fonds en euros mais rarement sur les unités de compte, alors même que ces dernières concentrent une part croissante de la collecte. Le sujet est loin d’être marginal : l’assurance-vie, premier produit d’épargne des Français avec plus de 2 000 milliards d’euros d’encours, irrigue l’ensemble du système financier.

Cette montée des unités de compte donne au débat une acuité particulière. En 2012, près de 90 % des encours d’assurance-vie étaient investis en fonds en euros, à capital garanti, alors que 40 % de la collecte record de 2025 s’est orientée vers les unités de compte. Or, contrairement au fonds en euros, dont l’assureur pilote directement l’allocation, l’unité de compte transfère le risque financier à l’épargnant, qui devient de fait l’investisseur final des fonds proposés au catalogue. C’est précisément pour cela que la cohérence entre le discours climatique d’un assureur et la composition des supports qu’il référence devient un point sensible : l’épargnant croit financer la transition alors qu’il peut, sans le savoir, soutenir son contraire. La responsabilité de sélection des fonds proposés aux clients place ici l’assureur en première ligne.

Le secteur ne conteste pas frontalement le diagnostic mais en discute la méthode. France Assureurs a reconnu un enjeu réel, celui de mieux aligner l’épargne des Français sur les objectifs climatiques, tout en pointant une analyse fondée sur le comptage du nombre de fonds référencés et non sur les montants réellement investis par les épargnants. Cette approche, selon la fédération, illustre la diversité de l’offre mais ne reflète pas le poids économique réel de chaque placement. Le rapport relève d’ailleurs des initiatives encourageantes : certains acteurs récents excluent totalement les énergies fossiles, et plusieurs mutuelles ont écarté les entreprises d’extraction de charbon thermique.

Un enjeu de conformité, de gouvernance et de conseil

Pour les assureurs, cette double pression, prudentielle et réputationnelle, se traduit par des exigences accrues de gouvernance et de conformité. Intégrer le risque climatique dans les modèles internes, documenter la cohérence entre les engagements affichés et la composition réelle des portefeuilles, sécuriser les allégations environnementales des produits : autant de chantiers qui engagent la direction générale, les fonctions risques et la conformité. Le risque juridique et réputationnel du greenwashing devient tangible, alors que les régulateurs financiers durcissent leur doctrine sur les allégations de durabilité et que la charge de la preuve se déplace vers ceux qui les formulent.

L’enjeu est tout aussi fort au niveau de la distribution. Les conseillers et les réseaux doivent désormais recueillir les préférences de durabilité de leurs clients et leur proposer des supports cohérents avec ces attentes, sans surpromettre. Cette obligation, issue de la réglementation européenne sur la distribution, transforme le dialogue commercial en un exercice de transparence exigeant. Cela suppose de comprendre les catégories de la finance durable, de savoir lire la composition d’une unité de compte et d’expliquer honnêtement ce qu’un produit finance réellement. Dans un contexte où la confiance des épargnants est fragilisée, la pédagogie et la transparence deviennent des atouts commerciaux autant que des obligations réglementaires. La finance durable ne se jouera pas seulement dans les textes européens ou les stress tests du superviseur, mais aussi dans la capacité des réseaux à traduire, avec sincérité, des concepts complexes auprès de leurs clients.

Sources

Stress test climatique : l’ACPR encourage les organismes d’assurance à poursuivre leurs efforts | ACPR, Banque de France – 2025

https://acpr.banque-france.fr/fr/communiques-de-presse/stress-test-climatique-lacpr-encourage-les-organismes-dassurance-poursuivre-leurs-efforts-de-prise

Stress test climatique ACPR : quels enseignements | SeaBird – Septembre 2025

https://www.seabirdconseil.com/nos-decryptages/on-en-parle/stress-test-climatique-acpr-quels-enseignements/

La Commission européenne publie sa proposition de révision du règlement SFDR | PwC – Novembre 2025

https://www.pwc.fr/fr/publications/2025/11/reglement-sfdr.html

Commission proposes improvements to SFDR | Commission européenne – Novembre 2025

https://finance.ec.europa.eu/news/commission-proposes-improvements-sfdr-2025-11-21_en

L’assurance-vie des Français reste massivement exposée à l’expansion fossile, selon Reclaim Finance | L’Argus de l’assurance – Février 2026

https://www.argusdelassurance.com/epargne/l-assurance-vie-des-francais-reste-massivement-exposee-a-l-expansion-fossile-selon-reclaim-finance.238175

Assurance vie : les promesses climatiques ne sont pas tenues, selon l’ONG Reclaim Finance | MoneyVox – Février 2026

https://www.moneyvox.fr/assurance-vie/actualites/107435/les-promesses-climatiques-ne-sont-pas-tenues-selon-ong-reclaim-finance

Assurance vie : pas si verte que ça | La Tribune de l’Assurance – Février 2026

https://tribune-assurance.optionfinance.fr/lessentiel/assurance-vie-pas-si-verte-que-ca.html