Bancassurance : la fin des agences physiques ?
La bancassurance vit-elle la fin programmée de ses agences physiques ? La question traverse tout le secteur en 2026, alors que le réseau bancaire français se contracte d’année en année et que les parcours numériques montent en puissance. Selon le Sollers Prediction Report, la bancassurance poursuivra sa transformation cette année, accélérée par la diminution du nombre d’agences physiques, ce qui pousse banques et assureurs à investir massivement dans des parcours numériques intégrés et plus intuitifs. Le mouvement est réel et profond, mais il serait hâtif d’y voir la disparition pure et simple du point de vente : c’est davantage à une recomposition du modèle qu’assiste le marché, entre rationalisation des réseaux, bascule digitale et redéfinition du rôle du conseiller.
Un réseau d’agences physiques en repli continu
La contraction du réseau d’agences physiques constitue la toile de fond de cette transformation. D’après les données d’Infostat Marketing relayées par Les Echos, 711 agences bancaires et points physiques ont disparu en France en 2025, faisant passer le parc de 36 422 fin 2024 à 35 711 fin 2025, soit un recul de près de 2 % en un an. Le pays est ainsi repassé sous la barre symbolique des 36 000 guichets, un niveau qui n’avait plus été observé depuis la fin du vingtième siècle. La tendance n’est pas nouvelle : depuis 2010, la France a perdu environ 9 000 agences, soit plus de 20 % de son réseau.
Les grands réseaux concentrent l’essentiel de ces fermetures. En 2025, SG, issue du rapprochement entre la Société Générale et le Crédit du Nord, a fermé le plus grand nombre de points de vente, devant le Crédit Mutuel Alliance Fédérale, le Crédit Agricole, la Caisse d’Épargne et BNP Paribas. Cette dernière a d’ailleurs engagé un plan de réduction de plusieurs centaines d’agences à l’horizon 2030, conjuguant regroupements, fermetures et rénovations au profit d’agences plus grandes dotées d’équipes étoffées. Les établissements présentent généralement ces opérations comme des regroupements plutôt que comme des suppressions, avec un double argument : la numérisation des usages et la rationalisation des coûts.
Les chiffres d’usage donnent du poids à cet argument. Selon une étude de la Fédération bancaire française réalisée avec l’IFOP, seuls 10 % des Français se rendent en agence plus d’une fois par mois et 53 % une fois par an ou moins, tandis que près de huit clients sur dix ont téléchargé l’application de leur banque. La part des clients qui franchissent la porte d’une agence au moins une fois par trimestre a reculé, passant de 41 % en 2020 à 36 % aujourd’hui. Le phénomène dépasse les frontières nationales, puisque le Royaume-Uni a vu disparaître plus de la moitié de ses agences depuis 2015.
Cette rationalisation n’est toutefois pas sans conséquences sociales. Les fermetures ciblent en priorité les zones rurales et les quartiers populaires, accentuant les difficultés d’accès aux services pour les populations âgées ou peu connectées. La Banque de France constate que la distance moyenne à parcourir pour atteindre un point de retrait augmente pour les habitants vivant hors agglomération, et certaines communes ont vu disparaître leur dernier guichet. Cette fracture territoriale nourrit un débat public sur le maintien d’un service bancaire de proximité, et rappelle que la transition numérique ne peut être pensée indépendamment des publics qu’elle risque de laisser de côté. Pour les bancassureurs, l’enjeu de réputation et de confiance est réel, car l’assurance se vend largement sur la relation et la disponibilité perçue.
La digitalisation, moteur et risque à la fois
La digitalisation de la bancassurance est à la fois le moteur de cette mutation et sa principale zone de risque. En déplaçant la relation vers les applications mobiles et les espaces en ligne, banques et assureurs réduisent leurs coûts et répondent aux attentes d’autonomie d’une large partie de la clientèle. Mais cette bascule a un revers, clairement identifié par Sollers Consulting dans son rapport intitulé « Une année décisive pour le cloud dans le secteur de l’assurance ». Le cabinet anticipe un maintien à un niveau élevé du mécontentement des clients et une augmentation des réclamations, principalement liée à des expériences numériques insuffisantes et à des parcours clients manquant de fluidité.
Autrement dit, fermer des agences ne suffit pas : encore faut-il que le canal numérique tienne la promesse de simplicité qu’il affiche. Lorsque les parcours digitaux sont mal conçus, truffés de ruptures ou peu lisibles, ils génèrent de la frustration et fragilisent la relation au lieu de la renforcer. Nicolas Bertho, responsable France et Belux chez Sollers Consulting, résume l’état d’esprit du moment en estimant que le secteur de l’assurance en France entre dans une phase plus exigeante. La modernisation technologique, et notamment la migration vers le cloud, y est présentée comme un impératif stratégique conditionnant la capacité à offrir des services réellement intuitifs.
Ce contexte explique pourquoi les investissements se concentrent sur l’intégration des parcours. L’enjeu n’est plus seulement de proposer une application, mais d’assurer une continuité sans couture entre les canaux, de la consultation du compte à la souscription d’un contrat, en passant par la déclaration d’un sinistre. Les attentes diffèrent toutefois selon les profils, ce qui interdit toute approche uniforme.
Une clientèle aux attentes contrastées
Loin d’une adhésion unanime au tout numérique, la clientèle de la bancassurance affiche des attentes contrastées. L’étude menée par Arcane Research, relayée par L’Assurance en Mouvement, souligne une diversification marquée des comportements selon l’âge, le statut et les canaux utilisés. Les clients les plus jeunes privilégient des parcours fluides, digitaux et autonomes, tandis que les familles et les seniors restent attachés à une logique de conseil et de proximité. Cette hétérogénéité impose aux bancassureurs de combiner les canaux plutôt que de les opposer.
Le besoin d’accompagnement humain demeure particulièrement fort sur les opérations complexes. Plusieurs analyses convergent pour rappeler que le conseiller reste essentiel sur des projets tels que le crédit immobilier, l’assurance emprunteur ou les contrats de prévoyance, là où l’enjeu financier et la technicité des garanties appellent un dialogue personnalisé. La digitalisation ne peut donc être totale, car une part de la clientèle souhaite conserver des interactions avec des interlocuteurs identifiés pour les moments décisifs de sa vie financière. L’équilibre se cherche entre le modèle entièrement numérique des fintechs et insurtechs et le modèle de proximité des réseaux traditionnels.
Cette recomposition s’accompagne d’un risque de perte de lisibilité. La montée des néobanques et des fintechs, conjuguée à l’accélération des usages numériques, brouille les frontières entre banque, assurance et services financiers, et peut rendre le modèle bancassureur moins compréhensible pour le client. Selon Arcane Research, le manque de clarté de l’offre, la standardisation excessive des produits et une relation perçue comme purement transactionnelle alimentent la défiance, alors que la pédagogie sur les garanties et la capacité à délivrer un conseil personnalisé figurent au contraire parmi les attentes prioritaires.
Vers un modèle phygital plutôt qu’une disparition
Plutôt qu’une fin des agences physiques, c’est l’avènement d’un modèle phygital qui se dessine. Dans cette approche, le physique et le numérique ne s’excluent pas mais se complètent, afin d’offrir une relation sans rupture où le client passe d’un univers à l’autre selon ses besoins. L’omnicanal démultiplie les points de contact : chaque consultation de l’application bancaire devient une occasion d’identifier un besoin d’assurance et d’y répondre par le canal le plus adapté. C’est précisément cette capacité à connecter l’ensemble des canaux qui fait, encore aujourd’hui, la force du modèle bancassureur.
Les chiffres rappellent que ce modèle conserve une assise solide. En France, les bancassureurs représentent plus de 60 % de l’encours en assurance vie épargne, ont dépassé 20 % de part de marché en assurance dommages et environ 35 % en prévoyance individuelle. Cette position dominante constitue un socle pour absorber la transformation sans perdre la relation client. Du côté des réseaux, l’agence elle-même se réinvente : les enseignes cherchent à humaniser leurs espaces, à les transformer en lieux de conseil et de convivialité, et à réserver le contact physique aux moments à plus forte valeur ajoutée, là où le numérique gère les opérations courantes.
Pour réussir cette équation, les acteurs de la banque et de l’assurance doivent, selon les experts de CGI, simplifier et apaiser la relation tout en redonnant confiance, en digitalisant davantage les services sans jamais perdre de vue la dimension humaine. La donnée joue ici un rôle central : bien exploitée, elle permet d’organiser les parcours autour des moments de vie et de proposer le bon produit au bon moment, par le canal privilégié du client. Mal maîtrisée, elle accentue au contraire le sentiment d’une relation déshumanisée.
Ce que la transformation change pour les conseillers
Pour les conseillers en bancassurance, cette transformation redéfinit le cœur du métier. À mesure que le numérique absorbe les opérations simples, la valeur du conseiller se déplace vers l’écoute, le diagnostic des besoins, la pédagogie sur les garanties et l’accompagnement des décisions importantes. Le face-à-face se raréfie mais gagne en intensité : chaque rendez-vous, physique ou à distance, doit apporter une expertise que l’application ne sait pas délivrer. La maîtrise des outils numériques devient indissociable de la compétence relationnelle, le conseiller étant appelé à fluidifier le parcours du client d’un canal à l’autre.
Cette évolution appelle un effort soutenu de formation, sur les techniques de vente comme sur la relation client à distance et le management des équipes commerciales. Savoir conduire un entretien de découverte par visioconférence, exploiter les signaux faibles issus des usages numériques, rassurer un client inquiet de la fermeture de son agence ou expliquer clairement une garantie complexe sont autant de compétences désormais déterminantes. Les managers, de leur côté, doivent accompagner des équipes dont le quotidien se transforme, en conjuguant culture digitale et exigence de proximité.
Plusieurs leviers concrets se dégagent pour les directions commerciales. Le rebond commercial à partir des interactions numériques, c’est-à-dire la transformation d’une simple connexion à l’application en occasion de conseil, suppose des conseillers formés à détecter et qualifier les opportunités. La pédagogie sur les contrats, identifiée par les études comme une attente majeure et un antidote à la défiance, devient un argument de vente à part entière plutôt qu’une contrainte réglementaire. Enfin, la cohérence du discours entre les canaux, de l’accroche en ligne au rendez-vous avec le conseiller, conditionne la confiance : un parcours où le client doit répéter sa demande ou réexpliquer sa situation à chaque étape ruine l’effet recherché. Investir dans la qualité de la relation, qu’elle soit physique ou digitale, apparaît ainsi comme le meilleur rempart contre la hausse des réclamations annoncée par Sollers.
Une recomposition plutôt qu’une rupture
La fin des agences physiques relève donc moins de la prophétie que du raccourci. Le réseau se contracte indéniablement, et la digitalisation s’impose comme le canal de référence pour les opérations du quotidien, mais l’agence et le conseiller conservent un rôle clé sur les moments à enjeu et auprès des clientèles attachées à la proximité. Le risque majeur, pointé par le Sollers Prediction Report, n’est pas tant la disparition du physique que l’insuffisance des parcours numériques mis en place pour le remplacer, source de réclamations et d’insatisfaction.
L’avenir de la bancassurance se jouera ainsi sur la qualité de l’articulation entre les canaux, sur la lisibilité de l’offre et sur la capacité à replacer l’humain là où il crée le plus de valeur. Pour les assureurs, les banquiers et ceux qui les forment, l’enjeu n’est pas de choisir entre l’agence et l’application, mais d’orchestrer les deux au service d’une expérience cohérente. C’est dans cette orchestration, et dans la montée en compétence des équipes qui la portent, que se trouve la véritable réponse à la transformation en cours.
Sources
Les acteurs de l’assurance devront conjuguer transformation et maîtrise des coûts en 2026 (Sollers Prediction Report) | Option Finance — Janvier 2026
Tendances de l’assurance 2026 : rapport de prédictions Sollers | Sollers Consulting — Décembre 2025
https://sollers.com/fr/insights/tendances-de-lassurance-2026-rapport-de-predictions-sollers/
Fermeture d’agences bancaires : SG et le Crédit Mutuel Alliance Fédérale en tête du classement en 2025 | MoneyVox — Janvier 2026
711 agences bancaires fermées en 2025 : voici les banques les plus concernées | ADCF — Mai 2026
https://www.adcf.org/fermeture-agences-bancaires-2025-classement/
Bancassurance : un modèle en quête de lisibilité (étude Arcane Research) | L’Assurance en Mouvement — Janvier 2026
https://www.lassuranceenmouvement.com/2026/01/19/bancassurance-un-modele-en-quete-de-lisibilite/
De moins en moins d’agences bancaires en France | Journal du Geek — Août 2025
https://www.journaldugeek.com/2025/08/15/de-moins-en-moins-dagences-bancaires-en-france/
7 conseils pour concilier relation client et phygital | CGI — Mars 2025
https://finyear.com/Banque-7-conseils-pour-concilier-relation-client-et-phygital_a44311.html
Le potentiel considérable de la bancassurance | Revue Banque — Juin 2023
Agence bancaire : un modèle dépassé ? | KPMG France — Juillet 2023
https://kpmg.com/fr/fr/articles/strategie-client/agence-bancaire-modele-depasse.html



