Incendies en Gironde : quel impact sur l’assurance ?

Incendies

Les incendies qui ont ravagé la Gironde à l’été 2026 auront un impact durable sur l’assurance, bien au-delà de l’indemnisation immédiate des sinistrés. Le plus vaste feu de forêt enregistré en France depuis près de quatre-vingts ans rouvre trois débats majeurs pour le secteur : le bilan financier d’une catastrophe hors norme, la couverture très inégale des forêts, et surtout l’avenir de la tarification et de la prévention face à un risque climatique qui s’intensifie. Ces enjeux dépassent le seul territoire girondin et concernent l’ensemble d’un marché confronté à une sinistralité climatique en forte hausse.

L’événement a marqué les esprits par son ampleur. Des dizaines de milliers d’hectares parcourus, des centaines de milliers de personnes évacuées, des habitations détruites et une métropole bordelaise un temps menacée par les flammes : la séquence a mis en lumière la vulnérabilité croissante des territoires au feu. Elle interroge la capacité du modèle assurantiel à absorber des événements de cette intensité et à maintenir une couverture accessible dans les zones les plus exposées.

Un incendie hors norme en Gironde

L’incendie qui a frappé la Gironde s’est déclaré le mercredi 22 juillet 2026 sur la commune de Saumos, au nord-ouest de Bordeaux. Attisé par une sécheresse extrême des sols et par des vents changeants, il a progressé vers la presqu’île de Lège-Cap-Ferret et le bassin d’Arcachon, puis vers Lacanau, avant qu’un vent d’ouest ne l’étende en direction de la métropole bordelaise. Au septième jour, il a été maîtrisé après avoir parcouru environ 42 000 hectares dans le seul département, un chiffre qui dépasse 45 000 hectares en additionnant le foyer voisin de Biscarrosse, dans les Landes.

Le bilan donne la mesure de la catastrophe. Le nombre cumulé de personnes ayant reçu l’ordre de quitter leur logement est estimé à environ 220 000, même si ce total ne correspond pas à autant d’habitants hébergés simultanément. On dénombre près de 240 habitations détruites et 93 sapeurs-pompiers blessés, sans victime civile à déplorer. La lutte a mobilisé des moyens exceptionnels, dont environ 1 500 militaires et des aéronefs de l’armée. Il s’agit du plus vaste feu de forêt recensé en France métropolitaine depuis le mégafeu des Landes de Gascogne de 1949. L’année 2026 détient déjà un triste record, avec plus de 119 000 hectares brûlés à l’échelle nationale, dans un contexte de canicules précoces et répétées.

Un lourd bilan pour les assureurs et l’économie locale

Le bilan assurantiel de la Gironde s’annonce conséquent, même s’il reste à chiffrer précisément. Face à l’ampleur de la situation, la fédération France Assureurs a annoncé dès le 27 juillet 2026 des mesures exceptionnelles pour les sinistrés de la Gironde, des Landes et du Var : report du délai de déclaration jusqu’au 31 août 2026 et remboursement des frais de relogement des personnes évacuées sur ordre des autorités, dans la limite de trois semaines. Au-delà de la gestion de l’afflux de sinistres, la facture pour les assureurs englobe la reconstruction des habitations détruites, l’indemnisation des biens et l’hébergement des évacués.

L’onde de choc économique dépasse largement les habitations. Les incendies ont paralysé des activités touristiques, industrielles et agricoles en pleine saison estivale, avec des annulations, des fermetures temporaires et une incertitude durable pour les professionnels du littoral et de la filière bois. Ce sinistre s’inscrit dans une tendance lourde : les événements climatiques ont coûté environ 5,2 milliards d’euros aux assureurs français en 2025, après 6,5 milliards en 2023, faisant de 2025 la neuvième année la plus coûteuse pour le secteur. Si la fréquence des incendies tend à diminuer grâce à la prévention, leur coût moyen a progressé de près de 50 % depuis 2020, signe d’événements plus rares mais plus destructeurs.

Le phénomène n’a rien de spécifiquement français. À l’échelle mondiale, les catastrophes naturelles ont provoqué environ 80 milliards de dollars de pertes assurées au premier semestre 2025, les seuls incendies de Los Angeles représentant de l’ordre de 40 milliards de dollars d’indemnisations. Cette sinistralité record se répercute sur le coût de la réassurance, ce mécanisme par lequel les assureurs se couvrent à leur tour auprès d’acteurs mondiaux. Or un marché de la réassurance plus tendu se traduit mécaniquement par un renchérissement des primes pour l’assuré final. La catastrophe girondine ne fait donc pas qu’alourdir une facture nationale : elle s’ajoute à une pression internationale qui pèse sur toute la chaîne de l’assurance et nourrit la hausse tarifaire.

La forêt, grande oubliée de l’assurance

Si les habitations bénéficient d’une couverture large grâce à la garantie incendie de leur contrat, la forêt reste, elle, très peu assurée. Moins de 10 % de la forêt privée française dispose d’une assurance contre l’incendie. Depuis la tempête de 1999, peu d’assureurs acceptent de couvrir le risque incendie-tempête sur les peuplements, et le coût, de l’ordre de quelques euros par hectare et par an selon l’essence et la région, reste dissuasif pour beaucoup de propriétaires. Ces contrats couvrent généralement le recours des tiers, les frais de nettoyage et la perte de fonds, mais rarement l’intégralité de la valeur d’avenir des arbres détruits.

Pour les propriétaires forestiers, la facture est double : gérer les dégâts immédiats, puis financer le reboisement, l’entretien et la sécurisation des parcelles, avec l’appui de dispositifs publics comme le plan France 2030 ou les aides régionales à la défense des forêts contre les incendies. Cette faible pénétration révèle un angle mort du système : le péril le plus visible n’est pas le mieux couvert, et la reconstitution des massifs relève surtout de la solidarité publique et de la gestion durable plutôt que de l’assurance privée. Certains investisseurs institutionnels, à travers les groupements forestiers, assurent désormais systématiquement leurs parcelles en responsabilité civile et contre les aléas climatiques, mais ils demeurent l’exception dans un massif privé très morcelé.

Vers une nouvelle tarification du risque incendie

La question de la tarification est sans doute la plus structurante pour l’avenir. La prime moyenne d’assurance habitation a déjà bondi de 13 % en un an pour atteindre environ 310 euros par logement en 2026, selon le baromètre Assurland, avec de fortes disparités régionales. La Nouvelle-Aquitaine, avec une prime moyenne de l’ordre de 332 euros, figure parmi les régions les plus chères, derrière la Corse et l’Occitanie, précisément parce qu’elle est davantage exposée aux aléas climatiques. Pour 2026, les cabinets d’actuariat anticipent une nouvelle hausse comprise entre 5 et 8 % en moyenne, avec des pointes plus fortes pour les profils les plus exposés.

La trajectoire de long terme inquiète davantage encore. Selon l’ACPR, les primes pourraient progresser de près de 158 % entre 2022 et 2050 dans un scénario climatique adverse, tandis que le coût des sinistres climatiques pourrait doubler d’ici 2050. Cette dérive pose la question de l’assurabilité même de certaines zones. Les logements situés dans les secteurs les plus exposés pourraient devenir plus coûteux, voire plus difficiles à assurer, certaines compagnies pouvant limiter leur exposition, imposer des travaux préventifs ou refuser de couvrir des bâtiments jugés trop vulnérables. Les propriétaires les plus exposés risquent alors une double peine : une prime plus élevée et une valeur immobilière fragilisée. Pour affiner leurs tarifs, les assureurs recourent de plus en plus à des outils de géolocalisation et à des zoniers précis, au risque de tendre la mutualisation traditionnelle du régime français.

Cette évolution place les pouvoirs publics devant une responsabilité directe. Continuer à autoriser des constructions dans des secteurs connus pour leur exposition revient à transférer une partie du coût futur vers les assurés et vers le régime national de solidarité. La segmentation fine du risque, si elle se généralisait sans garde-fous, pourrait fragiliser le principe de mutualisation qui fonde le modèle français et laisser certains ménages modestes des zones exposées sans solution abordable. Le Haut Conseil pour le climat a d’ailleurs appelé à mieux protéger les ménages les plus fragiles face aux conséquences du réchauffement. L’équilibre entre tarification au plus près du risque et solidarité territoriale constitue ainsi l’un des grands défis de la décennie pour le secteur.

La prévention, condition du maintien de l’assurabilité

Dans ce contexte, la prévention change de statut : elle n’est plus seulement une politique environnementale, elle devient une condition du maintien de l’assurabilité des biens. Le premier levier est le débroussaillement. L’obligation légale impose de dégager la végétation dans un rayon de 50 mètres autour des constructions, porté jusqu’à 100 mètres selon les zones, et la loi Baudu de 2021 en a renforcé les sanctions. Son efficacité est avérée : le ministère de la Transition écologique estime que 90 % des maisons détruites lors de feux de forêt étaient absentes de dispositif de protection ou insuffisamment débroussaillées. Depuis avril 2026, 52 départements sont classés parmi les territoires soumis au risque d’incendie, signe de l’extension géographique de la menace.

Les pouvoirs publics avancent également sur l’adaptation du bâti et des forêts. Une proposition de loi d’adaptation au changement climatique, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale en avril 2026, prévoit de mettre fin à la reconstruction à l’identique dans les zones à risques, au profit de reconstructions plus résilientes. Côté forêt, la stratégie engagée après les incendies de 2022 mise sur des peuplements plus divers et moins vulnérables, plutôt qu’un simple retour aux plantations d’avant-crise. De son côté, l’ACPR a souligné que la prévention auprès des assurés, identifiée comme un levier essentiel, reste encore insuffisamment exploitée par les assureurs, et les invite à renforcer leurs mesures d’adaptation. La prospective est claire : sans investissement massif dans la prévention, la seule variable d’ajustement resterait le prix, au détriment de l’accès à l’assurance.

Un enjeu de conseil et d’anticipation pour les réseaux

Pour les assureurs, les courtiers et les réseaux de bancassurance, cette mutation appelle une transformation des pratiques. La maîtrise de la tarification devient délicate : segmenter le risque à l’aide des zoniers tout en préservant une mutualisation acceptable, articuler la hausse des primes avec la sinistralité réelle des territoires et anticiper les évolutions réglementaires supposent des compétences techniques pointues. La relation avec les assurés se transforme elle aussi, avec un rôle de conseil renforcé sur la prévention, le débroussaillement et l’adaptation des logements, qui conditionnent désormais l’accès durable à la couverture.

L’événement girondin illustre ainsi le passage d’une logique de réparation à une logique de prévention et d’anticipation. Les assureurs ne peuvent plus se contenter d’indemniser après coup ; ils sont appelés à accompagner les territoires et les assurés dans la réduction du risque, sous peine de voir des pans entiers du parc devenir inassurables. Dans ce paysage, la formation des équipes commerciales et techniques joue un rôle central : comprendre la nouvelle économie du risque climatique, savoir expliquer une hausse de prime, conseiller sur la prévention et gérer une crise de grande ampleur deviennent des compétences déterminantes. La séquence de l’été 2026 restera comme un marqueur de cette évolution, où la valeur de l’assurance se mesure autant à sa capacité d’anticipation qu’à sa capacité d’indemnisation.

Sources

CARTE. La progression de l’incendie hors-norme en Gironde | France 3 Nouvelle-Aquitaine – Juillet 2026

https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/gironde/carte-incendie-hors-norme-en-gironde-zone-de-feu-villes-evacuees-centres-d-accueil-suivez-la-progression-du-plus-gros-feu-de-la-saison-entre-lacanau-et-arcachon-3392608.html

Feux de forêt – Assurance : des mesures exceptionnelles pour les sinistrés des incendies de Gironde, des Landes et du Var | Service-Public.fr – Juillet 2026

https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A19020

Les incendies explosent en Gironde : pourquoi votre assurance pourrait bientôt vous coûter beaucoup plus cher | Banque de l’Or – Juillet 2026

https://www.bdor.fr/actualites-or/les-incendies-explosent-en-gironde-pourquoi-votre-assurance-pourrait-bientot-vous-couter-beaucoup-plus-cher

Assurance habitation : les tarifs grimpent encore en 2026, les écarts se creusent entre les régions | L’Argus de l’assurance – Juillet 2026

https://www.argusdelassurance.com/assurance-dommages/habitation/assurance-habitation-les-tarifs-grimpent-encore-en-2026-les-ecarts-se-creusent-entre-les-regions.EKVMIIUJEZE6LH6DDODOOV4WQQ.html

Assurance habitation : hausse des prix de 13 % en 2026 | Assurland – Juillet 2026

https://www.assurland.com/assurance-habitation/actualites/les-prix-de-l-assurance-habitation-en-hausse-en-2026_142388.html

Propriétaires forestiers : débroussaillement, assurance, reboisement | Feux de Forêt – Mai 2026

https://feuxdeforet.fr/espaces/proprietaires-forestiers/

En Gironde, la solidarité soutient les évacués mais le coût des incendies sur l’économie et les forêts reste à chiffrer | Parlons Politique – Juillet 2026

https://www.parlons-politique.fr/economie-societe/en-gironde-la-solidarite-soutient-les-evacues-mais-le-cout-des-incendies-sur-leconomie-et-les-forets-reste-a-chiffrer_24433/